En 2015, les populations de Diakha dans le département de Saraya, région de Kédougou, ont été contraintes de quitter leur village qui, en réalité, se trouvait en territoire guinéen. Grâce au Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers (Puma), elles ont trouvé un site de recasement doté de toutes les commodités qu’elles ont baptisé « Diakha Macky ».

C’est un endroit au relief accidenté. Au loin, les collines couvertes de végétation se dessinent dans une voile de brume opaque. La nature fait silence. Plus près, au pied des massifs, voici le village de Diakha, aux confins du département de Saraya, dans la région de Kédougou, à cheval entre deux frontières : celle du Mali matérialisée par le fleuve Falémé située à 5 km et celle de la Guinée à 16 km de là. Un chemin de chèvre caillouteux et cahoteux y mène, serpentant à travers la savane affligeante calcinée, par endroits, par la chaleur.

A l’entrée du village, quelques garnements pataugent, tout-nus, dans l’un des nombreux cours d’eau qui traversent le parcours jalonné de pontons, de dalots, de radiers et de dénivelés. Les premières cases en pisé se dévoilent. Sur chaque toit en paille, un panneau solaire est en évidence. Les habitats sont dominés par des lampadaires disséminés un peu partout notamment le long de l’allée principale. Plus à l’intérieur, en face de la maison du chef de village appelé ici « Dougoutigui », l’eau coule d’un forage à pompe manuelle. Non loin de là, sous un hangar, un moulin à mil trône.

De l’autre côté, une école en dur de deux classes et un poste de santé flambant neufs. Juste derrière, sur un terrain de football avec des cages et des filets, des jeunes du village tapent sur un ballon. Assurément, Diakha n’est pas un village « ordinaire ». Au Sénégal, cette bourgade doit être la seule à disposer de telles « commodités ». S’il en est ainsi, c’est parce que, l’histoire qui se cache derrière ce village sort de l’ordinaire. Comme un conte de fée qui, pourtant, a failli virer au tragique.

Litige frontalier

Au début donc, était un litige frontalier entre le Sénégal et la Guinée finalement tranché par la Cedeao de concert avec les commissions de gestion des frontières des deux pays. On est en mai 2015. Le paisible village de Diakha est réveillé par des bruits de bottes. Après de longs mois d’intimidation, l’armée guinéenne vient de faire incursion dans le village dont la Guinée réclame la souveraineté. C’est l’émoi chez les populations. L’enseignant du village est arrêté et torturé, l’école en construction saccagée et le maçon battu.

Le temps a passé, la tension retombée, mais la mémoire du maître d’école, Alassane Sané, s’accroche encore aux faits et aux gestes des militaires guinéens dans les moindres détails. « C’était le 17 mai, un dimanche matin. Ils nous ont obligés, le maçon et moi, à nous agenouiller au milieu du village. Ils nous tabassés et nous ont versés des eaux usées. Il y avait une volonté d’humilier. Ils protestaient contre la construction de l’école. Car, selon eux, l’Etat du Sénégal n’avait pas le droit d’investir dans le village alors que le litige frontalier n’était pas encore tranché », explique M. Sané. Auparavant, ajoute-il, les militaires guinéens débarquaient régulièrement dans le village pour intimider les populations. Face à ces incursions, l’armée sénégalaise intervient. C’est le branle-bas de combat. La tension monte.

Les deux armées se regardent en chien de faïence. Les autorités des deux pays décident de jouer la carte de l’apaisement. La Cedeao est saisie. Elle travaille avec les Commissions de gestion des frontières des deux pays. Des missions sont envoyées sur le terrain. Après plusieurs mois d’enquête et d’étude, le verdict tombe : Diakha est bel et bien en territoire guinéen. C’est la stupéfaction chez les habitants. Nés Sénégalais, recensés comme tel et ayant toujours bénéficié des services de l’administration sénégalaise (école, campagne de vaccination, inscription sur les listes électorales etc) les voilà confrontés à un dilemme cornélien : rester sur place et perdre leur nationalité sénégalaise ou quitter et laisser derrière eux tout un pan de leur histoire et de leur culture. « Nous étions déboussolés et tristes mais il n’était pas question qu’on perde notre nationalité sénégalaise. Nous avons donc décidé de quitter pour nous installer à l’intérieur du territoire national », confie Samba Diouma Diallo, le président de l’Association des jeunes du village de Diakha.

L’Etat du Sénégal décide alors, à travers le Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers (Puma) de prendre le processus de recasement en charge. En attendant qu’un site soit trouvé, les déplacés sont installés temporairement dans le village de Guémédji, à cinq kilomètres de la frontières. « Nous avons été bien reçus par les gens de Guémédji. Ils nous ont ouvert leurs portes et nous ont mis à l’aise. Mais nous étions encore gagnés par le traumatisme de ce déplacement forcé », soutient Sambali Keita, le chef de village.

Des conditions de vie améliorées

Mais le traumatisme ne durera pas longtemps puisque, moins d’un an après, le Puma a commencé les travaux de construction du village sur un nouveau site situé à 16 km de l’ancien Diakha identifié par les villageois eux-mêmes. Subdivisé en 71 parcelles, le nouveau village s’étend sur 10 ha et accueille 397 personnes soit 32 ménages relogés. Des périmètres maraîchers et des zones de cultures ont été aménagés. Pour assurer la sécurité dans toute cette zone, un poste frontalier mixte a été installé sur la frontière en face de l’ancien village de Diakha. En plus de doter le nouveau village d’une école, d’un poste de santé, d’un moulin à mil, d’un forage et de l’éclairage public, le Puma a octroyé à chaque chef de ménage une somme de 300.000 Fcfa pour leur permettre de démarrer de la meilleure des manières leur nouvelle vie dans ce nouveau village. Des commodités qu’elles n’avaient pas auparavant. « Entre l’ancien Diakha et le nouveau Diakha, c’est comme le jour et la nuit. Nous avons ici tout ce que nous n’avions pas là-bas. Les gens buvaient l’eau des puits ou des marigots, l’école était en abris provisoires, la couverture téléphonique était quasi inexistante, l’accès était difficile. Aujourd’hui, c’est tout le contraire», indique Alassane Mané qui en est à sa sixième année de service à l’école de Diakha.

Les inquiétudes du début ont fait place nette au soulagement. « Finalement, nous ne regrettons pas d’avoir quitté notre terre natale. Au regard des commodités que nous avons trouvées ici, je me dis que nous aurions dû venir beaucoup plus tôt », se fend d’un grand éclat de rire le président des jeunes du village. Comme s’ils s’étaient passé le mot, Amadou Diallo également dit ne nourrir aucun regret d’avoir quitté son ancien village. « Nous vivions dans l’insécurité la plus totale. Les militaires guinéens débarquaient à tout moment pour nous brimer. Donc, même sans les commodités que nous avons trouvées sur place, nous aurions quitté juste pour retrouver la quiétude », explique ce jeune homme qui est venu avec sa maman, sa femme et ses deux enfants. Pour le chef de village, Sambali Keita, « à quelque chose, malheur est bon » car estimant que, dans leur malheur, ils ont pu enfin avoir des conditions de vie descentes. Une situation que leur envient les villages environnants, poussant même des gens d’autres bourgades à venir s’installer à la périphérie du nouveau Diakha que les populations, en reconnaissance au chef de l’Etat, l’ont rebaptisé « Diakha Macky ».

Le Soleil


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