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Coincé entre l’autoroute à péage et l’usine de ciment Sococim, Lendeng est le prototype achevé d’une agriculture urbaine et périurbaine florissante. Sur ce site de 56 hectares dont les produits inondent les marchés dakarois, 125 producteurs horticoles gagnent bien leur vie tout en faisant travailler des dizaines de personnes, dont des étudiants et des femmes.

C’est un matin calme. Un de ces matins où les premières lueurs du jour n’ont pas encore complètement percé les lourds nuages d’un ciel gris. Un vent frisquet cingle les visages. Au détour d’un chemin vicinal, un petit feu de bois se consume. Autour des braises, un homme, emmitouflé dans une parka usée, se réchauffe. C’est le gardien des lieux. Un lieu champêtre posé sur une cuvette vallonnée par endroits et où se succèdent des plants de laitue, de piment, de navet, d’aubergine, d’oignon, de chou. Des asperseurs les arrosent de jets d’eau de manière régulière et mécanique. A côté de ce système d’irrigation, d’autres cultures s’épanouissent grâce au goutte-à-goutte. Un regard panoramique donne à voir, malgré l’heure matinale, des ouvriers agricoles, dos courbé, en pleine labeur. On se croirait dans la zone des Niayes. Sauf qu’ici, c’est Lendeng, un espace maraîcher d’une cinquantaine d’hectares situé à la jonction de l’échangeur menant à Keur Ndiaye Lô, des dernières maisons du quartier Colobane Gouye Mouride et de l’arrière-cour de l’usine de ciment de Sococim.

La présence de la cimenterie est pour beaucoup dans le développement de cette zone hydro-agricole, si l’on en croit aux explications d’Aliou Baldé, le plus grand producteur de Lendeng. « Cette cuvette est une ancienne carrière de la Sococim. Dans les années 1970, ma mère et d’autres femmes venaient y faire du maraîchage en profitant des fuites d’eau d’un tuyau de Sococim qui traversait la zone. À chaque fois que le tuyau était réparé, elles se débrouillaient pour le trouer à nouveau. Finalement, la Sones leur a proposé de les alimenter directement. C’est comme cela que Lendeng a commencé à se développer », confie-t-il.

Cet ancien militaire, la cinquantaine, a troqué, il y a une trentaine d’années, l’uniforme pour se consacrer entièrement à l’horticulture. Un choix que cet homme de grande taille est loin de regretter. Le montant de ses factures d’eau mensuelles donne une idée de ses revenus qu’il se refuse de divulguer. « Pour vous donner une idée, chaque mois, je paie entre 300 000 et 500 000 FCfa en eau. Pour entretenir mes pépinières, où j’emploie deux techniciens et une dizaine de personnes, je dépense entre 10 000 et 15 000 FCfa par jour. Sans compter la rémunération de la quinzaine de journalières que je mobilise dans le plein-champ pour faire le repiquage, la récolte, le désherbage et d’autres petites tâches. Ici, l’horticulture rapporte gros », y va-t-il d’un grand sourire.

Lendeng s’étend sur 56 hectares. Au total, 125 personnes y pratiquent l’horticulture. Mais, seul Aliou Baldé, devenu chef d’exploitation et en même temps grand fournisseur de pépinières jusqu’à Tamba et Saint-Louis grâce à ses quatre serres, dispose de deux hectares. Les autres producteurs ont des parcelles d’un demi-hectare à un quart d’hectare. Pourtant, cela suffit largement à leur bonheur, à l’image d’Abdoulaye Diallo, 39 ans, qui a passé plus de 15 ans à gagner sa vie à Lendeng. Debout sur une éminence, l’ancien ouvrier à la Sococim supervise son jeune ouvrier agricole en train de bêcher une parcelle nue qui va bientôt recevoir des pépinières de salade chinoise. « Même avec un salaire de 300 000 FCfa par mois, je ne quitterais pas mon champ. Imaginez, un seul plant de salade est vendu entre 20 000 et 25 000 FCfa, alors que le temps de maturation du repiquage ne dépasse pas 30 jours », confie Abdoulaye qui mène son activité sur une superficie de 300 m2 et emploie quatre ouvriers agricoles, dont deux étudiants (lire ailleurs).

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Un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de Fcfa par an

Au regard de sa situation géographique, le site de Lendeng aiguise forcément des appétits fonciers. D’ailleurs, par le passé, il y a eu des velléités de le morceler pour usage d’habitation. Deux ou trois bâtiments posés au milieu des cultures rappellent cette tentative avortée.  « Il faut qu’on nous aide à préserver cet espace en sécurisant le foncier. Lendeng fait un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de FCfa par an, selon une étude. Une zone qui crée autant de richesses, il faut la protéger. Dans le passé, il y a eu des tentatives de lotir la zone, nous nous y sommes opposés. Mais, la menace est toujours là. Il faut trouver une solution définitive à cette question foncière », insiste Aliou Baldé.

Le directeur de cabinet du président du Conseil départemental de Rufisque, par ailleurs directeur de la Coopération et de la planification, Elhadji Alioune Dia, abonde dans le même sens en soulignant l’importance de Lendeng dans la création d’emplois et l’approvisionnement en légumes des marchés dakarois. « Depuis plus de 50 ans, d’honnêtes citoyens, à la sueur de leur front, mettent en valeur ce périmètre hydro-agricole à travers la pratique de l’agriculture familiale. Lendeng abrite les meilleures terres du Sénégal pour la pratique de l’agriculture urbaine et péri-urbaine. Quand des gens ont voulu le morceler, le Conseil départemental, avec ses partenaires du Grdr et de Cicodev, a porté un plaidoyer auprès du Président Macky Sall. Fort heureusement, un décret est sorti en faisant de Lendeng une zone non aedificandi », dit-il.

Nouveau patron de la Direction de la protection des végétaux (Dpv), le Dr Saliou Ngom, en tant qu’ancien directeur du Laboratoire national de recherche sur les productions végétales et correspondant national pour le projet sur la transition agroécologique en Afrique de l’Ouest, a beaucoup collaboré avec les producteurs de Lendeng. Cela, dans le cadre de l’application des technologies et innovations agro-écologiques. À l’en croire, Lendeng est un endroit que tout citoyen devrait visiter. « C’est un espace agricole intéressant du point de vue économique. Certes, ce n’est pas assez vaste, mais le cadre productif est très intéressant. À Lendeng, on retrouve toutes les couches les plus sensibles travaillant la terre. Il s’agit d’élèves, d’étudiants qui y gagnent leur vie tous les matins, en plus de la main-d’œuvre féminine très présente pour les travaux de la terre et l’accompagnement des unités techniques pour la récolte et la commercialisation », confie-t-il.

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Lendeng, une terre d’ouvriers étudiants 

À Lendeng, parmi les ouvriers agricoles, on trouve quelques étudiants. L’un d’eux, Pape Ngor Tine, 20 ans, a décroché son baccalauréat série S2 cette année (2020). Il vient d’être orienté à l’Université de Bambey, filière Mathématiques-Chimie-Informatique (Mci).  Trapu et de teint noir, ce ressortissant de Ndiagagnao fréquente Lendeng depuis 2016 où il se transforme en ouvrier agricole à chaque vacances scolaires. « Depuis la classe de 3ème, les revenus gagnés ici me permettent d’acheter des fournitures et d’aider un peu mes parents. J’ai connu Lendeng grâce à mon frère », explique le néo-étudiant. Pape Ngor Tine est loin d’être un cas isolé à Lendeng. En année de Master en Marketing et Management digital dans une célèbre école de Dakar, Abou Sow est agriculteur le matin et étudiant le soir. Derrière sa silhouette longiligne et son visage timide se cache une détermination à toute épreuve. Après avoir décroché le bac en 2016, il a été orienté dans le privé où il a obtenu un Bts, puis une Licence en Commerce international. En 2020, il décide de changer de trajectoire et de filière en se prenant lui-même en charge grâce à l’argent qu’il gagne à Lendeng. « Je paie moi-même mes études. Puisque je n’ai que des cours du soir, je consacre les matins aux travaux champêtres », confie celui qui, en quelques années, est passé d’ouvrier agricole à exploitant agricole. « À force de côtoyer Abdoulaye Diallo, j’ai compris les rouages de la culture de la terre. Aujourd’hui, il m’a fait confiance en me confiant une partie de sa parcelle que j’exploite. Après la vente de la récolte, on se partage les bénéfices », explique Abou.

Un autre étudiant qui a trouvé à Lendeng le lieu d’expression de sa passion, c’est Aboubacry Bodian. Barbe fourni, casquette sur le chef et bottes aux pieds, on le trouve en train de répandre du fumier sur une parcelle traversée par un dispositif de goutte-à-goutte. Ingénieur agronome titulaire d’un Master en Gestion durable des agrosystèmes horticoles (Gedah) en 2019, cet enfant du quartier des Hlm Fass de Dakar est tombé amoureux de Lendeng dès qu’il y a mis les pieds, en 2018, dans le cadre d’un stage pratique auprès d’Aliou Baldé. « Dès la fin de mon stage, Baldé m’a proposé de travailler avec lui. La première année, nous avons travaillé sur 1700 m2 en privilégiant des spéculations à cycle court comme le persil chinois, la laitue, le navet et la betterave. L’expérience s’étant révélée concluante, nous avons étendu la superficie à 6700 m2 où nous allons faire de l’oignon avec des rendements attendus de 35 tonnes », explique le jeune ingénieur. Selon lui, le succès de Lendeng s’explique par son microclimat, son sol fertile, sa facilité d’accès et l’utilisation très répandue du fumier.

Aboubacry Bodian croit beaucoup au travail de la terre. C’est la raison pour laquelle il a eu à décliner un poste qui allait le confiner dans un bureau. « Je préfère me développer en tant qu’agripreneur, descendre sur le terrain et sentir la terre », dit-il. D’ailleurs, pour être plus proche de Lendeng, il a loué une chambre à côté. Son mentor, Aliou Baldé, n’a pas fait des études très poussées, mais il peut se prévaloir d’une pratique du terrain qui n’a rien à envier à un ingénieur agronome. « Quand tu cultives la terre, on ne te demande pas quel diplôme tu as. Le plus important, c’est les connaissances accumulées sur le terrain. Un diplôme ne cultive pas la terre, c’est l’expérience pratique qui la cultive. C’est toujours bon d’avoir un diplôme, mais ce n’est pas le plus décisif dans l’agriculture. Le diplôme n’est qu’un indicateur pour l’obtention de résultats dans l’agriculture », avance l’exploitant sans se départir de son grand sourire.

Le Soleil

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