Le 25 septembre 2015, le conseil des nations adoptait les objectifs de développement durable (ODD)dont l’ambition est de créer un monde meilleur pour l’humanité. Ces ODD sont sous tendus par le slogan « ne laisser personne en rade », ce qui suppose leur réalisation pas seulement de manière globale mais aussi partoutet pour tous les acteurs particulièrement les groupes vulnérables.

Toutefois, alors que les OMD n’étaient que de 08, les ODD sont au nombre de 17 et comptent 169 cibles, ce qui constitue un défi majeur pour leur suivi si l’on sait que cet exercice ne concernera pas seulement le niveau national mais aussi le niveau territorial car l’on ne veut laisser personne en rade.

Bien que le Sénégal ait entrepris la mise en œuvre de la politique de gestion axée sur les résultats, l’ampleur de la mission de suivi induit par l’adoption des ODD pousse à se poser la question de savoir si l’on n’a tout simplement pas été trop ambitieux en souscrivant au slogan « ne laisser personne en rade » ?

Cet article tentera de passer en revue, les progrès réalisés par le Sénégal pour domestiquer les ODD, reviendra sur les défis auxquels le suivi et la prise en compte des ODD pourrait se heurter et proposera quelques pistes pour améliorer la prise en compte de tous les acteurs.

  1. Les progrès dans le suivi des ODD

Depuis 2015, le Sénégal est en train de mettre en œuvre un ensemble d’actions dont la finalité est d’assurer une réelle prise en compte des ODD dans sa politique de développement. Celles-ci ont porté sur d’une part la prise en compte des ODD dans le Plan Sénégal Emergent (PSE) qui est le document de référence de la politique économique et sociale, et de l’autre la mise en place d’un mécanisme de suivi pour mesurer les progrès vers leur réalisation.

  • Une meilleure prise en compte des ODD dans le PSE

En matière de prise en compte des ODD, le fait majeur à noter est la prise en charge de tous les ODD par les axes du PSE. Bien que le PSE élaboré en 2014 soit antérieur aux ODD adopté en 2015, cette prise en compte parfaite montre le bon partage des préoccupations de bien-être entre le PSE et les ODD. Cette situation présage dans l’ensemble, un plus grand volume d’investissements publics favorable aux ODD.

Au-delà de l’articulation entre le PSE et les ODD, une bonne avancée est notée dans la prise en charge des cibles ODD dans le cadre du suivi national du développement. En effet, entre le PAPI (2014-2018) et le PAPII (2019-2023), le taux de prise en compte des cibles des ODD a réellement crû et seuls 29/169 cibles ne sont pas encore prises en compte.

  • La définition d’une stratégie ne laisser personne en rade

En 2016, un atelier tenu avec le PNUD a permis de jeter les bases de la définition d’une stratégie « ne laisser personne en rade ». Cette rencontre qui avait regroupé les services de la direction générale de la planification, le CONGAD et la presse était une tribune pour mieux sensibiliser les acteurs sur l’importance de faciliter l’appropriation des ODD à tous les niveaux.

  • À la suite de cette rencontre, un document de stratégie a été élaboré pour prendre en compte tous les acteurs et faciliter l’atteinte des ODD partout au Sénégal. Celle-ci prévoit entre autres le renforcement de la prise en compte des indicateurs ODD et de leur suivi.
  • Des programmes en faveur des groupes vulnérables

Au-delà des programmes sectoriels contenus dans le PSE et dont la finalité est de créer de la richesse, améliorer le capital humain et la gouvernance, un ensemble de programmes est en train d’être déroulés pour prendre en compte les plus vulnérables et participer à la réduction des disparités économique et sociale.

Ces programmes ont pour nom le Programme national des bourses de sécurité familiale (PNBSF), la Couverture maladie universelle (CMU) ainsi que les programmes d’équité territoriale tels que le Programme d’urgence de développement communautaire (PUDC) et le Programme d’Urgence de modernisation des Axes et territoires frontaliers (PUMA).

Le PNBSF vise à faire des transferts aux populations démunies, ce qui a pour effet d’améliorer leurs ressources et de contribuer à la réduction de la pauvreté. Il permet aussi grâce aux conditions d’octroi de maintenir les enfants à l’école et de favoriser leurs vaccinations. Il contribue ainsi, à la réduction de la pauvreté et à l’atteinte des ODD 3 et 4.

La CMU a pour objet d’assurer une couverture sanitaire aux populations qui n’en disposent pas. Celles-ci sont généralement ceux sans emploi formel et ceux du monde rural. Il permet ainsi, d’assurer un accès aux services de santé à ces populations, ce qui contribue à la réalisation de l’ODD 03.

Le PUDC a été mis en place pour « transformer les conditions de vie des populations et réduire les inégalités sociales ». Il compte 04 composantes : infrastructures de bases, renforcement de la productivité, renforcement des capacités et système d’informations géographiques. Ainsi, le PUDC contribue à un relèvement des indicateurs sociaux particulièrement en milieu rural.

Enfin, dans un souci d’améliorer les conditions de vie dans les zones frontalières, le PUMA est mis en œuvre. Ce programme cible d’une part les secteurs sociaux (l’éducation, l’hydraulique, la santé, l’électrification, etc.) et y réalise des infrastructures et équipements et de l’autre les activités génératrices de revenus (AGR). Ainsi, dans ces zones d’intervention, en contribuant à relever les taux d’accès aux services sociaux et à faciliter l’exercice d’une AGR, il pourrait faciliter l’atteinte des ODD 1, 2, 3, 4 pour les populations bénéficiaires de ces zones vulnérables.

  • La production de rapports sur les ODD

Ces dernières années, les indicateurs des ODD sont joints au rapport de la revue annuelle conjointe (RAC) qui consacre le suivi du PSE. Par ailleurs, en 2018, la production du rapport volontaire est effective.

Ces différents rapports sur les ODD attestent de l’effectivité du suivi d’un bon nombre d’indicateurs ODD. La production des rapports montre aussi que le dispositif institutionnel de suivi est opérationnel.

Toutefois, la production d’un rapport national ne saurait suffire pour garantir l’effectivité du slogan « ne laisser personne en rade ». D’abord, il découle du rapport volontaire 2018 que plusieurs indicateurs ne sont pas encore effectivement suivis. Ensuite, le suivi régulier de plusieurs indicateurs n’est pas encore effectif car plusieurs références sont antérieures à 2015 année d’adoption des ODD.

  • Des défis majeurs au niveau territorial

En 2013, la mise en place de l’acte 03 de la décentralisation a consacré la suppression des régions collectivités locales, acté la création des départements collectivités locales et la communalisation intégrale. Ainsi, les échelles de promotion du développement territorial et de la planification territoriale sont devenues la commune et le département.

Il s’y ajoute que l’ensemble des acteurs s’accordent sur le rôle important que doivent jouer les acteurs territoriaux pour permettre l’atteinte des ODD.

Au niveau national, le suivi des ODD est effectif avec la production de rapport. Toutefois, est-il possible d’assurer la prise en compte des ODD dans la planification et le développement territoriale au niveau des échelles territoriales et que pourraient être les défis pour assurer un réel suivi des ODD au niveau territorial ?

  • La prise en compte des ODD dans le développement territorial

Ne laisser personne en rade suppose que les collectivités prennent en compte les ODD dans leurs documents de planification territoriale qui théoriquement sont la base de toutes les interventions au niveau territorial.

Conscient de cet enjeu, le PNUD est en train de finaliser le guide d’intégration des ODD dans la planification. L’usage d’un tel outil pourrait être d’un grand apport dans la prise en compte des ODD dans le développement local.

Toutefois, ce guide devrait cohabiter avec celui de planification locale réalisé par le PNDL et qui intègre les dimensions transversales (changement climatique, genre, nutrition et migration). Ainsi, sans une réelle cohérence et un bon partage du guide d’intégration des ODD, les chances de son utilisation restent faibles, ce qui pourrait se traduire par une faible intégration des ODD dans la planification territoriale. En outre, l’irrégularité dans la production des documents de planification territoriale consécutive à la faiblesse des ressources des collectivités territoriales pourrait davantage amoindrir le niveau d’intégration des ODD dans le développement territorial.

Par ailleurs, la prise en compte des ODD dans la planification territoriale pourrait aussi se heurter à la disponibilité des données sur les indicateurs territoriaux. L’indisponibilité d’informations territoriales plombe fortement la qualité de la planification au niveau local car empêchant un diagnostic précis et la définition de stratégies assez défendables.

Cette situation pourrait être atténuée par la mise en œuvre des actions prévues dans le cadre de la stratégie « ne laisser personne en rade » si un bon dispositif est mis en place pour rendre accessibles les indicateurs ODD pour les collectivités territoriales.

  • Financement des actions prévues dans les documents de planification territoriale

La prise en compte des ODD dans les documents de planification est certes une bonne initiative, cependant à quoi cela peut-il servir réellement si des ressources financières ne sont pas disponibles pour assurer la mise en œuvre des actions programmées ?

Les collectivités locales se caractérisent pour l’essentiel par leur manque criard de ressources financières. Elles dépendent principalement des transferts de l’Etat qui sont jusque-là encore faibles. Ainsi, le volume de leurs investissements reste encore très faible par rapport aux priorités locales.

Il s’y ajoute, le débat récurrent sur le respect et l’alignement du budget aux documents de planification. En réalité, bien que les actions soient prévues dans le document de planification, il arrive très souvent que la budgétisation de la collectivité ne s’y conforme pas. Cette situation découle du fait que les investissements découlent souvent de calculs politiques et d’une volonté des bailleurs.

Les conférences territoriales[1] menées ces dernières années ont révélé que plusieurs acteurs étatiques ou non menaient très souvent des actions sans en informer les collectivités territoriales principales bénéficiaires ou les services techniques compétents.

Cette situation montre une faible coordination des interventions des différents acteurs territoriaux. En effet, dans un contexte de gestion axée sur les résultats, il est supposé que le service technique décentralisé est au centre du dispositif et ses orientations permettent de toucher les priorités par conséquent sa non implication peut avoir pour effet un accroissement des inégalités et un non alignement sur les priorités locales.

Ces failles dans la coordination des actions peuvent aussi se traduire par une plus faible cohérence dans les interventions, ce qui peut avoir pour effet la réalisation de produits qui ne sont pas forcément prioritaires et donc une réduction des chances d’atteindre les ODD.

En définitive, l’absence d’un cadre permettant une coordination des interventions constitue une contrainte réelle pouvant saper la cohérence et réduire les chances d’atteinte des ODD au niveau territorial.

  • Le suivi des ODD au niveau territorial

La mise en place d’un mécanisme de suivi des ODD est un préalable à leur poursuite. Ce mécanisme devrait logiquement consacrer la responsabilisation d’un acteur pour le suivi, le partage des informations et un cadre de coordination fonctionnel.

Le renseignement des indicateurs dans le cadre de suivi du Plan Sénégal Emergent a montré que plusieurs sectoriels ne pouvaient renseigner correctement les indicateurs à cause de l’absence d’un dispositif pouvant leur permettre de le faire.

Ainsi, bien que le Sénégal a fait un grand effort pour une meilleure prise en compte des indicateurs des ODD, un suivi qui pourrait s’arrêter au l’échelle régionale ne pourrait nullement permettre une bonne prise en compte des ODD dans la planification locale.

Avec la mise en œuvre prévue de la stratégie ne laisser personne en rade, un certain espoir est permis quant au suivi des indicateurs sectoriels. Ce pas vers une meilleure implication des sectoriels est à saluer car dans le cadre de la gestion axée sur les résultats, cela semble être la meilleure approche pour une plus grande cohérence des interventions.

Cependant, il est clair que ce suivi sectoriel doit davantage être renforcé pour prendre en compte les départements et communes. En réalité, avec l’acte 3 de la décentralisation, la planification territoriale concerne maintenant ces échelons et faciliter l’intégration des ODD suppose de rendre disponibles les indicateurs à ces échelons, ce qui permettra de se déterminer une situation de référence et de proposer des mesures pour relever les indicateurs et cibles ODD.

  • Accès aux indicateurs ODD

Une grande disparité est notée à la fois dans la capacité des acteurs à suivre les indicateurs et dans l’existence de mécanismes pour assurer un suivi régulier. Dans les domaines de l’éducation et de la santé, les dispositifs de suivi mis en place grâce à la collecte des données de routine permettent une bonne information sur les progrès accomplis parfois dans plusieurs échelles.

Cependant, dans d’autres secteurs, l’absence d’acteurs sur le terrain ou la non remontée des informations entrave le suivi et rendent impossible, l’information sur les progrès réalisés et la mesure des disparités.

Dans le domaine du partage, l’éducation et la santé tiennent leurs revues annuelles qui sont des moments de partage des indicateurs sectoriels. Par contre, la plupart des secteurs ne possèdent pas ces tribunes et l’accès à leurs données s’ils en produisent se fait directement auprès du sectoriel. Il s’y ajoute que ces indicateurs sont très souvent peu désagrégés que ce soit au niveau genre ou spatial.

Ainsi bien que des mesures salutaires sont en train d’être mises en œuvre pour faciliter le suivi des ODD, celles-ci au-delà d’intégrer l’échelle territoriale (département et commune) pour une meilleure prise en compte des ODD devraient inclure deux actions majeures :

  • le suivi pour permettre de rendre disponible les indicateurs et cibles et ;
  • le partage pour un meilleur accès et l’usage de ces indicateurs.

Le défi majeur sera donc de mettre en place un mécanisme qui permettra la remontée et la compilation des données sectorielles pour mesurer l’évolution des indicateurs et la mise en place d’un mécanisme de partage accessible pour la prise en compte des indicateurs.

  • Un cadre de coordination et de suivi fonctionnel

Au-delà du suivi sectoriel, la coordination du suivi sectoriel reste un enjeu de taille. En 2015, le CASE a été mis en place au niveau national et au niveau régional, les pools économiques régionaux. Ces cadres ont jusque-là permis de conduire les RAC, les conférences territoriales et toutes autres missions à eux confiées par le Gouverneur de région.

Les pools économiques ont ainsi de par le passé davantage été présents sur le cadre opérationnel mais beaucoup moins sur celui stratégique. Cette posture permet une collecte régulière des indicateurs de la RAC et si nécessaire ceux des ODD, et parfois un partage des informations collectées sans toutefois faciliter la coordination et la conduite de processus pour un meilleur suivi du développement territorial.

La tenue irrégulière des RAC régionales bloque le partage car les informations collectées ne sont pas validées. Bien que les indicateurs soient valables car fournies par les sectoriel, les explications sur l’évolution des indicateurs ne sont pas fournies, ce qui limite l’analyse et empêche l’apprentissage sur les politiques efficaces.

Conclusion

En définitive, la souscription du Sénégal ODD qui sont sous tendus par le slogan « ne laisser personne en rade » a plusieurs implications particulièrement dans le suivi du développement et dans l’adoption de politiques en faveur des plus démunies. Les efforts entrepris dans ce sens se sont traduits d’une part par un bon niveau de prise en compte des cibles des ODD, ce qui a permis la production de rapports pour mesurer les progrès réalisés et de l’autre par des interventions et un accroissement des investissements en faveur des plus démunies.

Toutefois, le niveau territorial où la prise en compte des ODD est préalable pour rendre effectif le « ne laisser personne en rade ». L’élargissement du système de suivi du développement pour une bonne prise en compte de l’espace territorial qui avec l’acte 3 concerne les départements les communes,est devenu plus que nécessaire.

Bien que le PNUD conscient de cet enjeu ait fait l’effort de réaliser un guide pour l’intégration des ODD dans la planification locale plusieurs contraintes majeures se posent à la bonne prise en compte des ODD dont :

  • l’existence du guide du PNDL et la difficulté pour les acteurs à utiliser simultanément les deux guides ;
  • Le déficit de ressources financières qui plombent d’une part la possibilité de mener correctement l’exercice de planification et de l’autre les investissements nécessaires ;
  • l’absence jusque-là de mécanismes pour assurer un suivi et un partage des indicateurs pour faciliter leur prise en compte dans la planification ;
  • La faible implication des services techniques dans plusieurs interventions se faisant dans leur secteur.

Face à ces difficultés l’on est vite tenté de se demander si avec la formule « ne laisser personne en rade » l’on a été un peu trop ambitieux. Toutefois dans le cadre de la prise en compte des ODD, la mise en œuvre de la stratégie « ne laisser personne pour compte » permet d’espérer de meilleurs résultats.

Toutefois, pour plus d’efficacité dans les interventions en faveur de l’atteinte des ODD, les actions suivantes devraient être promues :

  • l’élargissement du système de suivi pour faciliter la disponibilité des ODD à l’échelle départementale et communale ;
  • la mise en place d’un cadre formel du suivi évaluation du développement territorial doté d’un mandat clair (encadrement, suivi des ODD, production de rapports, formulation et suivi des recommandations…) et d’un appui réel pour dérouler le mandat ;
  • La mise en place d’une plateforme de partage pour faciliter à tout temps l’accès des indicateurs à tous les acteurs ;
  • La mise en place de mécanismes financiers pour appuyer l’élaboration des documents de planification locale et le financement du développement.

CHEIKH NIANG

Expert en Gestion de la Politique Economique

Chef du service régional de la Planification de Ziguinchor

cniang2010@gmail.com


[1] Les conférences territoriales sont une initiative du Président de la République Macky Sall pour mesurer le niveau de réalisation des engagements de l’Etat, les investissements réalisés par les différents acteurs (ETAT, CT, ONG), évaluer la disparité dans les interventions et proposer des mesures pour un développement plus harmonieux.


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