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Bissine revit. Ses habitants, déplacés un soir d’octobre 1992 à cause du conflit casamançais, débordent d’enthousiasme depuis qu’ils ont commencé à humer l’air de leur terroir retrouvé après bien des péripéties.

Bissine, terre de souvenirs douloureux et de grandes espérances. Le 9 octobre 1992, le cours de l’histoire de ce village, constitué à l’époque de cinq grands quartiers, a pris un tournant critique. Ce patelin a été le théâtre d’actions violentes pour déloger des combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc). Des demeures avaient été bombardées, des villageois tués. « Ce fut un vendredi tragique », confie le coordonnateur du Comité de concertation pour le retour des populations déplacées, Malamine Diédhiou. Cinq jeunes avaient trouvé la mort ce jour-là à Bissine à l’issue de ces assauts. Les populations, traumatisées, ont pris la fuite vers le Sud, notamment à la frontière avec la Guinée-Bissau, abandonnant ainsi leur terroir. Les Bissinois étaient installés le long de l’axe San Domingo-Bissau et d’autres ont préféré rejoindre l’intérieur de ce pays voisin.

Craignant pour leur sécurité, ils avaient décidé de s’y installer en attendant que le calme revienne dans leur village. Mais que l’attente fut longue ! Les espoirs d’un retour ont été, pendant longtemps, déçus. Bissine tombe entre les mains des combattants du Mfdc qui contrôlent alors tout le territoire et les plantations. À la 25ème année de leurs interminables « errances », 18 Bissinois, sans le feu vert des éléments du Mfdc, tentent un retour risqué vers leur terroir. L’armée sénégalaise, qui avait pris l’initiative d’ouvrir l’axe Diagnon-Niadhiou, les accompagne dans ce processus. Les 18 cobayes, avec le soutien des soldats sénégalais, réussissent alors à s’installer à Bissine en 2008.

Ce retour aux sources n’a duré que 24 heures. La « colonie des 18 » n’a pas eu le temps de savourer ce come-back et de prendre leur petit-déjeuner sur place. Car les rebelles ont débarqué sur les lieux pour les déloger alors qu’ils dormaient encore. « C’était un samedi. Très tôt le matin, les combattants sont arrivés à Bissine pour nous amener manu militari vers le Sud. Pendant presque quatre jours, nous étions leurs otages. Quand ils ont su que l’État sénégalais n’allait pas intervenir dans ce dossier, ils nous ont relâchés de l’autre côté de la Guinée-Bissau. C’était éprouvant et terrifiant », se remémore Malamine Diédhiou.

Après cet échec, les villageois changent de fusil d’épaule en privilégiant la voie diplomatique. Ils décident ainsi d’engager des pourparlers avec les combattants du Mfdc et l’autorité administrative, notamment le sous-préfet de l’arrondissement de Niaguis d’alors (Mamadou Lamine Goudiaby) et le Gouverneur de la région de Ziguinchor.

Le courrier qui a tout changé

C’est en 2017 que la concertation a été formalisée en mettant en place un comité devant s’adresser aux villages désireux de retourner chez eux. Treize villages de l’arrondissement de Niaguis et un autre de la commune de Kaour (Singhère Diola), dans l’arrondissement de Djibanar, ont alors été concernés par les négociations. Mais, le Mfdc campe toujours sur sa position, demandant aux villageois de ne tenter aucune action pour un retour. L’engouement des populations est freiné. Mais le temps continue de faire son œuvre.

En 2019, le Comité de concertation pour le retour des populations déplacées adresse une correspondance au Chef de l’État, Macky Sall, avec une seule doléance : le retour des déplacés. Et rien que cela. Une requête à laquelle accède le Président Sall par le biais du Gouverneur Guédj Diouf. En 2020, l’autorité répond à l’appel des populations en organisant des opérations de sécurisation devant permettre aux habitants de rentrer. La zone est alors libérée par les forcées armées sénégalaises. Et le 5 juillet de la même année, les Bissinois, déterminés et accompagnés par l’armée, effectuent leur retour au bercail. Bissine devient ainsi le symbole du renouveau et d’une paix progressive.

Anéanti par le conflit vieux de près de quatre décennies, Bissine renaît progressivement de ses cendres. Pour se rendre dans ce village situé dans la commune rurale d’Adéane (département de Ziguinchor), il faut se tenir prêt à affronter, à partir de Diagnon, une piste latéritique et très poussiéreuse. Après quelques minutes de route, un site bien propre et abondant d’installations de huttes s’offre au visiteur. C’est le nouveau village de Bissine, jadis créé par les Bainounk. Un patelin paisible et calme qui, il y a près de 30 ans, avait été vidé de ses habitants, laissant derrière eux troupeaux et plantations d’anacarde. Mais, depuis juillet 2020, la donne a changé avec le retour imminent des populations. Aujourd’hui, 339 ménages sont sur place et tentent, avec le soutien de l’État du Sénégal et de ses partenaires techniques et financiers, de développer le terroir de leurs ancêtres. Ici, il n’y a pas encore de maisons en zinc. Par contre, dit-on, le Gouvernement, par le biais des services régionaux de l’Urbanisme et du Cadastre, y a déjà entamé un processus de lotissement pour offrir à plus de 2.000 personnes un cadre de vie convivial.

La renaissance d’une terre meurtrie

Pour faciliter le retour et améliorer les conditions de vie des populations, le Programme d’urgence de modernisation des axes et territoires frontaliers (Puma) a octroyé à 35 chefs de ménage trois tonnes de ciment, 120 tôles et des lattes de rônier, et une Ong américaine s’est occupée de la couverture.

Dans ce village, les premières demeures « modernes » sont attendues vers la fin de l’année. En attendant, les villageois entendent porter toutes les initiatives de développement au profit des générations actuelles et futures.

Doté d’un puits et de panneaux solaires, Bissine, surveillé de près par les « Jambaar » qui y ont érigé leur poste, se relève petit à petit. D’ailleurs, il est prévu dans ce village la construction d’un mini-forage afin de permettre aux populations de disposer de l’eau potable. D’après le coordonnateur du Comité de concertation pour le retour des populations déplacées, tous les habitants qui sont rentrés ont pour objectif de « travailler d’arrache-pied » pour faire de Bissine ce qu’il était avant le déplacement forcé : une terre paisible. Ici, on loue l’« implication décisive » du Chef de l’État et le « professionnalisme de l’armée », dixit Malamine Diédhiou. À Bissine, on entonne désormais l’hymne de la paix. Celle-ci se construit. Le village dispose d’une école publique élémentaire du CI au Cm2 construite avec des matériaux de fortune.

Le conflit en Casamance a provoqué 52.800 déplacés dont des réfugiés en Guinée-Bissau et en Gambie, a révélé, en 2014, l’Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales en Casamance (Anrac). Peu à peu, des déplacés reviennent au bercail.

Le Soleil

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